Grand entretien La Nef n° 421

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Grand entretien, La Nef, M. l’abbé Jean-Pierre Gac

Source : La Nef N°421 D’OCTOBRE 2012

Issue du scoutisme, la Fraternité Saint-Thomas Becket a pour vocation la nouvelle évangélisation des jeunes et des familles. Son fondateur et supérieur, l’abbé Jean-Pierre Gac, nous explique la vocation de sa communauté confrontée aux difficultés mais aussi opportunités de notre société sécularisée.

La Nef – La déchristianisation de la société semble s’accélérer : quelle analyse faites-vous de cette situation dramatique où il n’y a même plus de consensus sur le simple fait de savoir ce qu’est l’homme ?
Abbé Jean-Pierre Gac 
– Je vous remercie de commencer par me poser cette question car il me semble que la réponse qu’on lui donne conditionne le reste de notre propos.
En effet on sait de moins en moins ce qu’est un homme. De la sorte on perd de vue la nécessité de s’accorder sur une loi qui puisse s’imposer à tout homme du fait qu’il est homme, une loi qui assure l’épanouissement de tout l’homme et son harmonieux rapport avec les autres et fondamentalement avec Dieu lui-même, à savoir, cette loi que nous appelons couramment : la loi naturelle. Ainsi que le disait le pape Benoît XVI : « Loi naturelle : Il s’agit d’un terme devenu aujourd’hui presque incompréhensible pour de nombreuses personnes à cause d’un concept de nature non plus métaphysique, mais seulement empirique » (12 février 2007).

Or « une dissidence concernant la loi naturelle […] contient en germe une subversion radicale de la religion chrétienne » (Jean Madiran, L’hérésie du XXe siècle, p 21). «Aucune négation, dans l’ordre moral et religieux, n’est plus universelle que la négation de la loi naturelle. Sans loi naturelle, pas de loi du Christ. Sans nature, pas de surnaturel » (id. p 233). Aussi nous dit le pape : « Je répète la nécessité et l’urgence, dans le contexte actuel de créer dans la culture et dans la société civile et politique, les conditions indispensables pour une pleine prise de conscience de la valeur incontournable de la loi morale naturelle » (5 décembre 2008).

De ce fait la nouvelle évangélisation ne peut plus se situer dans les perspectives du XIXe siècle. C’est pourquoi Benoît XVI nous parle d’un défi à relever : « A 150 ans de la mort du Saint Curé d’Ars, les défis de la société aujourd’hui ne sont pas moins difficiles, au contraire peut-être, ils se sont faits plus complexes. Si à l’époque régnait la “dictature du rationalisme”, à l’époque actuelle on enregistre dans beaucoup de milieux, une sorte de “dictature du relativisme”. Tous les deux apparaissent comme des réponses inadéquates à la juste question de l’homme d’utiliser pleinement sa raison comme élément distinctif et constitutif de son identité. Le rationalisme fut inadéquat parce qu’il ne tint pas compte des limites humaines et prétendit élever la seule raison comme mesure de toute chose, en la transformant en une déesse ; le relativisme contemporain provoque la nécrose de la raison, parce que, dans les faits, il en arrive à affirmer que l’être humain ne peut rien connaître avec certitude au-delà du domaine scientifiquement positif » (Angélus du 5 août 2009).

Gustave Thibon n’écrivait-il pas déjà prophétiquement il y a quelque 70 ans : « [La] nature craque de toutes parts aujourd’hui. Il ne sert à rien d’essayer de bâtir sur elle si on ne travaille pas en même temps à consolider ses fondements. Un tel bouleversement des mœurs impose à l’apostolat chrétien de nouvelles directives concrètes. Il n’est pas de mensonge plus ruineux qu’une vérité qui cesse d’être opportune » (Gustave Thibon, Retour au réel).

Vous entretenez avec le scoutisme et les jeunes (cf. vos camps) une relation privilégiée : pourriez-vous nous expliquer cela et nous dire en quoi cela influence l’esprit de la Fraternité Saint Thomas Becket ?
Nos options se situent dans les perspectives de la situation décrite ci-dessus et du souci que nous avons de répondre à l’invitation du pape Benoît XVI : « Ne sommes-nous pas, nous, peuple de Dieu, devenus en grande partie un peuple de l’incrédulité et de l’éloignement de Dieu ? […] Nous avons raison de crier vers Dieu en cette heure : Ne permets pas que nous devenions un non-peuple ! Fais que nous te reconnaissions de nouveau ! » (Homélie du Jeudi Saint, 21 avril 2011).
Toute construction d’avenir passe par l’éducation de la jeunesse et par le souci de prendre les personnes à éduquer au niveau où elles se trouvent.

Or si la loi naturelle est oubliée, transgressée, c’est parce que les vertus qui sont ordonnées à son respect ne sont plus pratiquées. Mais quelles sont ces vertus ? Ce sont les vertus morales naturelles ordonnées autour des quatre vertus cardinales de force, tempérance, justice et prudence. Et notre nature étant blessée par le péché originel, le premier travail de la grâce consiste à la guérir comme le disait saint Grégoire le Grand : « Le don de l’Esprit forme avant tout dans l’âme qui lui est soumise : la prudence, la justice, la force et la tempérance » (Morales sur Job, II. 77).

Comme le scoutisme bien réalisé est une excellente école des vertus morales ainsi que le rappelait le bienheureux Jean-Paul II (« La loi scoute […] vous appelle à développer les vertus humaines fondamentales », 30 août 1994), nous orientons notre apostolat de façon privilégiée dans cette direction.
Et puis on n’enseigne bien que ce que l’on pratique soi-même.
Et si les papes contemporains ainsi que la Congrégation du Clergé insistent particulièrement sur l’attention à porter sur ces vertus chez les prêtres, c’est sans doute que le besoin s’en fait particulièrement sentir (cf. entre autres recommandations, celles du bienheureux pape Jean-Paul II dans Pastores dabo vobis, n. 43 : « Ce n’est donc pas seulement pour acquérir un nécessaire et juste épanouissement et pour se réaliser eux-mêmes, mais aussi pour la pratique de leur ministère, que les futurs prêtres doivent cultiver un ensemble de qualités humaines, indispensables à la construction de personnalités équilibrées, fortes et libres : c’est pour être capables de porter le poids des responsabilités pastorales. D’où la nécessité de l’éducation à l’amour de la vérité, à la loyauté, au respect de toute personne, au sens de la justice, à la fidélité à la parole donnée, à la véritable compassion, à la cohérence et en particulier à l’équilibre du jugement et du comportement »).
C’est pourquoi à côté des vertus théologales portons-nous une attention particulière aux vertus humaines. Ainsi les nécessités du temps comme celles de l’apostolat influent sur l’esprit de notre Fraternité.

Parmi les diverses formations nécessaires à la jeunesse catholique française, il y a celle de la connaissance de la Doctrine sociale de l’Église ainsi que des courants qui lui sont opposés, celle de la connaissance des racines historiques de notre patrie, de son héritage culturel entraînant la fierté d’appartenir à une nation qui a tant apporté à l’Église et au monde ainsi que le désir de marcher sur les pas des héros et héroïnes, des saints et des saintes qui nous ont précédés.
Le Camp Sainte Jeanne d’Arc et le Camp Sainte Geneviève s’efforcent de contribuer à répondre à ce besoin.

Vous prêchez également des retraites pour toutes les tranches d’âges : à quelle spiritualité vous rattachez-vous et en quoi une retraite spirituelle est-elle profitable et même un moyen d’évangélisation ?
Ayant bien médité ces paroles du bienheureux Jean-Paul II, à savoir « qu’une personne transformée collabore efficacement à la transformation de la société » (10 octobre 1984), notre souci a toujours été de prêcher des retraites qui, dans cette optique, ont fait leurs preuves pour la conversion et le perfectionnement des âmes, à savoir, pour les adultes, les Exercices spirituels de saint Ignace. Mais une spiritualité portera d’autant plus de fruits qu’elle sera incarnée dans l’espace et dans le temps. Dans l’espace, c’est la raison pour laquelle nous nous inspirons également des enseignements et des exemples des saints de notre patrie. Dans le temps, à savoir celui du « relativisme », aussi faisons-nous précéder le déroulement des Exercices de saint Ignace, rédigés on le sait en période de chrétienté, de quelques instructions préliminaires.

Les réponses aux questions posées nous permettent de connaître les objectifs et les moyens d’apostolat mis en œuvre par votre Fraternité, pouvez-vous maintenant nous expliquer comment elle est née, où vous êtes implantés et comment.
Notre Fraternité est née de la rencontre avec quelques étudiants ayant bénéficié comme moi de l’œuvre de Jean Ousset et soucieux eux aussi de développer un apostolat prioritairement au service de la jeunesse. Nous avons trouvé un appui décisif auprès de Mgr André Léonard, alors évêque de Namur, qui a accordé sa reconnaissance canonique à notre Communauté. Nous avons également bénéficié d’une aide précieuse et constante de la part de l’Abbaye Notre-Dame de Fontgombault.

Nous avons en charge deux paroisses à Namur, trois dans le diocèse de Blois (Chaumont-sur-Loire, Lamotte-Beuvron et la paroisse personnelle des Saints Apôtres à Blois pour la forme extraordinaire du rite romain), une à Ollioules dans le diocèse de Toulon, une paroisse dans le diocèse de Créteil assumant les deux formes du rite romain ; enfin un début d’implantation à Bayonne.

Pourquoi le choix de Thomas Becket comme saint patron de votre Fraternité… et d’où vient votre habit vert ?
En 1986, je suis devenu curé de la paroisse de Chaumont-sur-Loire (diocèse de Blois). C’est dans son château d’alors qu’eut lieu la dernière rencontre entre Henri II d’Angleterre et saint Thomas Becket. Ainsi j’ai été amené à m’intéresser à la vie du saint Archevêque de Cantorbéry et ai trouvé qu’il pouvait fournir d’opportuns exemples aux clercs d’aujourd’hui.
Quant à la couleur verte, elle est la couleur de l’espérance, et l’espérance de l’Église, du côté du ciel, c’est le Christ et du côté de la terre, c’est la jeunesse.

Vous avez la particularité d’être « biformalistes » en matière liturgique : comment cela se pratique-t-il concrètement, quelles sont les origines et les raisons de ce choix ? Comment vous situez-vous par rapport aux instituts « Ecclesia Dei » ?
Nous sommes très soucieux du respect dû au Saint Sacrifice de la Messe ainsi que de la beauté de la liturgie et donc nous ne pouvons qu’approuver les efforts qui se sont développés face aux nombreuses dérives existant en ces domaines-là aussi, malgré des améliorations ponctuelles réelles. Cependant nous devons veiller à ce que ce travail, si nécessaire soit-il, ne détourne pas d’une conversion personnelle plus élémentaire, ne soit pas absolutisé, ni n’engendre des réactions disproportionnées divisant inopportunément les catholiques « à un moment où nous devons faire tout ce dont nous sommes capables pour assumer (notre) héritage spirituel, pour le confirmer, le maintenir et le développer ». Car « c’est là une tâche importante […], plus particulièrement pour les sociétés qui doivent défendre l’existence même et l’identité essentielle de leur nation des risques d’une destruction provoquée de l’extérieur ou d’une décomposition à l’intérieur » (bienheureux Jean-Paul II, Message aux jeunes 1985). Le Motu proprio du 7 juillet 2007 a été voulu par le pape Benoît XVI, nous semble-t-il, afin de contribuer à cette union, à cette paix si nécessaires et afin de faciliter l’accès aux richesses de l’ancienne liturgie. Aussi nous sommes-nous inscrits dans cette démarche en adoptant volontiers la liturgie traditionnelle là où cela nous l’a été demandé. Toujours selon le vœu exprimé par le pape, nous souhaiterions que cette liturgie puisse intégrer telle ou telle mesure comme par exemple la célébration des nouveaux saints du calendrier liturgique ou bien s’inspirer des suggestions qui avaient été formulées par Mgr Lefebvre entre la 3ème et la 4ème session du Concile Vatican II (cf. Itinéraires n°95, pp. 78-79). Quant à ce qui est de la forme ordinaire du Missel romain, il nous paraît bon de travailler dans le sens des souhaits formulés par Mgr Schneider et par l’abbé Claude Barthe.
En tout cas il est éminemment souhaitable d’aider les communautés Ecclesia Dei à trouver leur place en France et nous nous sommes efforcés d’apporter notre pierre à cette œuvre.
Propos recueillis par Christophe Geffroy

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